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Libération - 1er décembre 2019

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"GANGS TAMOULS A Paris, les as de la hachette"

Libération // le 1er décembre 2019

Paul Gasnier


  "GANGS TAMOUL A Paris, les as de la hachette"


C’est une étrange guerre de bandes qui, depuis dix ans, agite la petite communauté tamoule sri-lankaise d’Ile-de-France. Des bandes nommées Mukkalas, Viluthus, Venillas, Red Boys, Eelam Boys, Cobras… Inconnues du reste de la population, mal comprises par la police, elles comptent chacune au moins une dizaine de membres, parfois une soixantaine. Certaines sont alliées, d’autres se vouent une haine tenace depuis plusieurs années.

Leurs règlements de comptes à l’arme blanche, ultra-violents, rythment le quotidien des commissariats du Nord de Paris et des communes limitrophes de Seine-Saint-Denis, où vivent la majorité des 60 000 Tamouls sri-lankais de France, une communauté réputée discrète. Un pic de violence aurait été atteint en 2018. «C’est un milieu fermé, auquel personne ne comprend rien, déplore un policier qui a longtemps enquêté sur ces bandes en Seine-Saint-Denis. Pour la majorité des flics, quand vous récupérez deux Tamouls qui se sont "mis dessus" à coups de machette, c’est encore une histoire de "pak-pak" bourrés… La police a une méconnaissance complète de ce phénomène.»


Dans le «quartier indien et sri-lankais» autour de la rue du Faubourg-Saint-Denis, samedi. Photo Stéphane Lagoutte. MYOP pour Libération 

Une cellule spécialisée a pourtant été créée en 2010 pour endiguer ces violences, avant d’être dissoute en 2014. Une perte de savoir-faire et d’effectifs qui aurait désarmé la police. Un autre officier, en activité dans le secteur des Xe et XVIIIe arrondissements de Paris, confirme que la police pèche par absence de renseignements : «On est plus dans la réaction que dans l’action.» Il affirme que la violence s’est apaisée depuis 2018. Aucun chiffre officiel n’existe. Contactée à plusieurs reprises, la préfecture de police de Paris ne souhaite pas communiquer sur le sujet.

Fête de ganesh

Dans le quartier tamoul près de la gare du Nord, un épisode revient sur toutes les lèvres : celui du 26 août 2018, quand un bain de sang a été évité de peu. Ce jour-là, alors que des milliers d’hindous défilent au son des tambours dans les rues du nord de Paris pour honorer le dieu Ganesh, une patrouille de police contrôle un groupe de quatorze jeunes, assis sur un muret près d’un arrêt de tram, à la porte de Pantin. Dans deux sacs de sport posés au sol, les agents découvrent un arsenal peu cérémoniel : une barre de fer, des bombes aérosol de défense, deux épées, une hache et plusieurs couteaux. Les jeunes sont mis en garde à vue. L’un d’eux tentera d’expliquer, sans convaincre, que la coutellerie devait servir à couper des gâteaux… Les policiers comprennent vite que ces jeunes appartiennent à une bande, les Cyber, et qu’ils s’étaient donné rendez-vous pour en découdre avec leurs rivaux historiques, les Eelam Boys. L’affrontement, provoqué par des messages d’insulte sur Facebook, était même prévu depuis plus d’un mois. Dans leurs téléphones portables, les policiers trouvent des messages galvanisants en tamoul. Et surtout des selfies où les jeunes posent visages masqués, brandissant couteaux et épées devant l’objectif, l’air menaçant.


Dans le «quartier indien et sri-lankais» autour de la rue du Faubourg-Saint-Denis, samedi. Photo Stéphane Lagoutte. MYOP pour Libération

Un fait divers parmi d’autres, dans un secteur ensanglanté par les violences entre Tamouls. Quelques mois avant cet épisode, dans un restaurant de la rue Cail, un homme avait été attaqué au hachoir par deux hommes cagoulés, et scalpé devant des clients médusés. En février 2019, un Sri-Lankais de 29 ans a été retrouvé dans une mare de sang boulevard de la Villette : il avait été agressé à la machette par plusieurs hommes, et sa main, qui ne tenait plus que par quelques lambeaux, a dû être amputée sur place par les secours. En mars, rue Louis-Blanc, trois jeunes Sri-Lankais ont été grièvement blessés au couteau. L’un d’eux, atteint au thorax, est mort à l’hôpital. Si les motifs des violences oscillent entre concurrence pour le racket des commerçants et vendettas personnelles, les bandes les plus anciennes, elles, renvoient à l’histoire violente du Sri Lanka.

Guérilla divisée

En 1983, le gouvernement du pays, composé à 80 % de Cingalais, tente d’écraser la guérilla séparatiste tamoule qui agite le nord de l’île. La guerre civile durera 26 ans et fera des dizaines de milliers de morts. Les premiers réfugiés, qui fuient les combats, arrivent en région parisienne dans les années 80. Les jeunes hommes, souvent désœuvrés et traumatisés par la guerre, s’organisent en bandes. Pour protéger la communauté surtout, et aussi se faire de l’argent facile en tombant dans la petite délinquance. Ils sont vite rattrapés par la politique et sommés de s’affilier à telle ou telle faction de la guérilla : le mouvement indépendantiste est alors divisé entre les Tigres tamouls, qui finiront par s’imposer, et d’autres organisations aux stratégies opposées. Les rivalités fratricides s’exportent dans la diaspora et les premières tensions apparaissent parmi les Tamouls en exil.

Dans les années 90, les Tigres deviennent les leaders incontestés de la rébellion. Les bandes de jeunes en région parisienne se rangent, et se mettent à leur service.

«Partout où il y avait une diaspora suffisante, des comités de coordination tamouls ont émergé, explique le géographe Anthony Goreau-Ponceaud, maître de conférences à l’université de Bordeaux et spécialiste de l’immigration sri-lankaise. En France, il y avait le Comité de coordination des Tamouls de France, le CCTF, qui avait besoin de petites mains pour savoir qui étaient les nouveaux arrivants dans la communauté, et pour faire de l’extorsion de fonds.» Les bandes deviennent le bras armé du CCTF, qui sert de vitrine associative aux Tigres. Leur mission principale : récolter l’«impôt révolutionnaire» auquel sont soumis tous les Tamouls en France. Les mauvais payeurs sont menacés. Les plus récalcitrants sont amputés, voire tués. «Ces gangs étaient sous la houlette du CCTF, et la violence était canalisée», indique Anthony Goreau-Ponceaud. En 2009, écrasés par l’armée gouvernementale, les Tigres tamouls annoncent qu’ils cessent le combat. La guerre civile prend fin. En France, la justice dissout le CCTF. Les bandes perdent leur raison d’être. «C’est là que ça a commencé à "partir en vrille", souligne le géographe. Les groupes se sont émiettés, et la violence a explosé.»


Dans le «quartier indien et sri-lankais» autour de la rue du Faubourg-Saint-Denis, samedi. Photo Stéphane Lagoutte. MYOP pour Libération 

L’argent de la communauté attise toutes les convoitises. La concurrence pour le contrôle du racket prend le pas sur les différends politiques, et les provocations personnelles font le reste. La rivalité entre Cyber et Eelam Boys, dont l’affrontement a été évité par l’arrestation d’août 2018, est le dernier exemple de haines recuites qui ont émergé à la faveur de la fin de la guerre civile. «Du jour au lendemain, les jeunes n’étaient plus sous le contrôle des Tigres, et ils ont commencé à faire n’importe quoi, confirme l’ancien policier de Seine-Saint-Denis. Les antagonismes politiques qui existaient avant sont devenus des haines historiques. Par exemple, les Red Boyz n’aiment pas les Cobras, et aujourd’hui ils continuent à s’entretuer.»

Les commerçants tamouls utiliseraient aussi ces bandes pour régler leurs affaires d’impayés. Arjoun (1) était membre des Viluthus. Fuyant la guerre civile qui a coûté la vie à ses trois grandes sœurs, il est arrivé en France en 1992 à 7 ans. Approché par les Viluthus, il en est devenu membre par un premier fait d’armes : «Avec trois autres types, on a enlevé un mec, on l’a jeté dans un camion, on l’a tapé, puis on l’a balancé sur le rond-point de La Chapelle [Paris XVIIIe, ndlr]. J’avais 14 ans.» Sa jeunesse est celle d’un exécutant pris dans l’engrenage des vengeances personnelles des plus âgés. En 2006, une agression l’envoie en prison pour la première fois : il a été payé pour attaquer un membre des Venillas, une bande adverse, à la sortie du temple hindou de la rue Pajol. «Je l’ai coupé au katana», se souvient-il.

La suite est une succession d’allers et retours en prison et de règlements de comptes dont il a oublié le motif : «En tout, j’ai été condamné à dix ans et neuf mois.» Il dit s’être rangé depuis 2015. Père de famille, il a commencé une nouvelle vie de rappeur. Ses textes racontent la vie d’un gangster tamoul. Une vie dont les aléas sont inscrits dans sa chair : des cicatrices entaillent ses bras et une balafre raye l’arrière de son crâne : «un coup de hache».

Alors que le souvenir de la guerre civile au Sri Lanka s’éloigne et que les gangs sont repris en main par une nouvelle génération, les mobiles des violences tendent à devenir de plus en plus futiles. Un regard de travers, des histoires amoureuses, une insulte en ligne… «Il y a surtout un mobile d’appartenance, croit savoir Me Daniel Fellous, qui a défendu une dizaine de bandes. Il n’y a pas de logique économique derrière, aucun trafic organisé. On a plus l’impression que c’est une question d’honneur : c’est à qui tiendra le haut du pavé, qui sera le chef. Parfois ils se prennent pour des acteurs de cinéma…»

Ateliers de casting

Beaucoup de noms de gangs proviennent en effet de titres de films tamouls. «Dans le cinéma tamoul, les mecs se battent tout le temps avec des katanas : les jeunes ne font que reproduire dans leur réalité ce qu’ils voient à l’écran», souligne Lawrence Valin, cinéaste de 30 ans. Ce fils de réfugiés sri-lankais a grandi à La Courneuve. Diplômé de la Fémis, il porte à l’écran cet univers qui fut le sien en faisant jouer d’anciens membres de gangs. Son court-métrage Little Jaffna a reçu le grand prix du festival Cinébanlieue en 2017. Il écrit aujourd’hui son premier long métrage, dans lequel il va camper un policier infiltré dans un gang tamoul, et conduit des ateliers de casting dans le quartier de La Chapelle, «pour faire venir ces jeunes dans le cinéma». Par prudence, les noms de gangs donnés dans ses films sont fictifs : «Au début, ma famille me déconseillait de parler de ça, parce que ces mecs-là sont très dangereux.» Pour lui, ces jeunes, identifiables à leurs tatouages, piercings et coupes de cheveux à motifs, reproduisent les codes de la culture de gang américaine. «Je trouve fascinant qu’il y ait un tel monde "underground" que la France est à des années-lumière de connaître», dit-il.

L’art suffira-t-il à rattraper ces jeunes pris dans des rivalités dont le motif s’est perdu ? Le policier de Seine-Saint-Denis qui a consacré sa carrière à combattre le phénomène est pessimiste : «Un jour ou l’autre, un parti politique de défense des droits tamouls réapparaîtra au Sri Lanka, et voudra reprendre le contrôle de ces bandes… La troisième génération ne devrait pas tarder à arriver.»

Qui sommes-nous ?

Créé en 2006, un an après les révoltes sociales qui ont embrasé les périphéries des grandes villes, le festival Cinébanlieue est né du constat qu’il n’existait pas de grandes manifestations consacrées à la banlieue vue sous l’angle de sa richesse sociale, culturelle et économique. Celui-ci entend prouver que la représentation de la banlieue et de ses habitants ne se résume pas à ce que les médias veulent bien montrer.

Ce festival offre une toute autre vision de ce qu’est la banlieue. Il s’agit principalement de montrer cet espace comme étant un lieu d’inspiration et d’épanouissement artistiques, et non plus comme source de tensions et de destruction. Aux côtés d’une sélection de films en compétition, il propose un panorama de films sur un thème d’actualité ; chaque année un cinéaste français ou étranger est choisi pour être l’invité d’honneur.

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