Programme de l'édition 2016

 
 

Bande-annonce 2016 - 11e Édition

 

 

Le programme

Passeport Avenir - mars 2016

mars 2016

 

 

 

 

Mémona Hintermann-Afféjee : "Il est temps que les médias reflètent davantage la diversité de la société française"

 

 ACTU - 23 MARS 2016

Issue d’une famille réunionnaise pauvre de 11 enfants, Mémona Hintermann-Afféjee est arrivée en France métropolitaine à l’âge de 26 ans, avant de devenir grand reporter à France 3. Aujourd’hui en charge des questions de diversité au Conseil supérieur de l’audiovisuel, elle nous raconte son combat pour que la France dans son ensemble soit mieux représentée sur nos écrans.
Rencontre dans son bureau, au siège du CSA, dans le 15e arrondissement de Paris.

En 2006, une loi impose au CSA de veiller à la juste représentation de la société française dans les programmes. Dix ans après, où en sommes-nous ?

Pour l’instant, je suis à mi-mandat, je suis arrivée en 2013 au CSA. Je vous le dirai quand je partirai en 2019 ! Mais je peux vous assurer que le regard des présidents de chaînes a changé entre 2013 et aujourd’hui. Je regarde Canal+ ou TF1, les actions en cours dans le domaine de la fiction, ça avance. Delphine Ernotte [récemment nommée à la tête de France Télévisions] m’a donné sa parole d’honneur. Elle avait déclaré sur Europe1 être face à une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans. Mais elle n’est pas forcément soutenue dans ses propos, et doit faire l’effort de convaincre ceux qu’elle a nommés. Beaucoup me rapportent, aujourd’hui encore, que les noirs et les arabes ne sont pas toujours bien vus dans les émissions à France Télévisions. Il faut que ça change.

En quoi consiste votre rôle aujourd’hui ?

Je suis membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel,  le gendarme de l’audiovisuel en France. Nous sommes huit à ce titre, nommés par le président de la République. Nous nommons le président de France Télévisions, de Radio France. Je suis par ailleurs présidente du groupe de travail sur la diversité. La loi dit que le CSA veille à la juste représentation de la France mais elle ne dit pas quelles sanctions s’appliquent si elle n’est pas respectée, et surtout, sur quels pourcentages s’appuyer ! Comment respecter la diversité à l’antenne si nous ne pouvons la quantifier ?

Disposez-vous d’une marge de manoeuvre suffisante ?

Je suis complètement engoncée dans cette armature juridique qui me donne très peu d’espace pour agir. Alors je reçois régulièrement les plus hauts dirigeants des chaînes, je leur dis : “c’est vous qui avez le pouvoir, et c’est vous qui pouvez mettre à l’antenne des émissions qui représentent mieux notre pays.” Je ne peux progresser avec eux que comme ça, car la loi est très restrictive.

Par exemple ?

En ce moment nous sommes en train de négocier [l’interview a été réalisée mi-février] avec le groupe TF1 une nouvelle convention pour que, dans la grille de LCI, au moins 30% des programmes reflètent la société . Nous sommes un bon tiers en France à avoir des racines qui vont bien au-delà de la Méditerranée.

Jouez-vous sur la concurrence entre les chaînes? Vous parlez de LCI, une chaîne comme BFMTV cristallise beaucoup de ressentiment aujourd’hui, comme TF1 il y a une quinzaine d’années 

C’est plutôt RMC, le matin. On plaque sur la France un schéma propre à renforcer les antagonismes, tous les jours. Qu’on mette aussi en avant, dans les quartiers, les professeurs, les médecins, les entrepreneurs… des gens capables de montrer que la diversité de la société, ce ne sont pas que des gens en guenilles qui insultent la France. Je l’ai dit au patron de BFMTV. Le groupe fait des efforts aussi, a créé un comité sur la question.

Le problème de la diversité sur nos écrans aujourd’hui ne semble pas tant quantitatif, que qualitatif.

Avec Patrick Simon, l’un des auteurs de l’excellent rapport Trajectoires et origines, enquête sur la diversité des populations en France – une bible pour tous ceux attachés aux questions de diversité – nous sommes en train de travailler sur la mesure de la représentation. Nous avons tout intérêt à sortir d’une logique dite comptable pour aller vers des mesures qualitatives. Qui voit-on dans les rôles modèles ? Par exemple, une jeune femme noire ou arabe pourrait incarner un professeur qui va donner du courage aux élèves, etc. Qu’on ne vienne pas nous dire qu’il n’y a pas ça dans le vivier.

Une semaine après les attentats du 13 novembre, le festival Cinébanlieue a remis ses Prix. Il y avait là des dizaines de jeunes, qui tenaient à la main une caméra et non pas une kalachnikov. Honte à ceux qui ont fait les attentats en France, mais honneur à ceux qui pensent que l’image peut aider à nous rassembler. Simplement, ces jeunes, on ne les voit pas. Aucune télévision n’était présente pour la remise des Prix, alors que la ministre de la Culture était là. Pourquoi ?

Certaines rédactions ont parfois peur de “choquer” le lectorat traditionnel, en mettant des photos à l’image de la France. En clair, des non-blancs…

C’est un manque de responsabilité. Un journaliste n’est pas là uniquement pour vendre du papier. Sans la contribution de nos impôts, ces organes de presse ne résisteraient pas à la concurrence. Et leur responsabilité est de montrer la société telle qu’elle est. Dans les magazines féminins par exemple, ce serait bien de montrer aussi des jeunes femmes noires, arabes. Et pas seulement Naomi Campbell ! Elle commence à être dépassée (rires).

Faut-il aller jusqu’à imposer des quotas ?

Je ne veux pas m’enfermer là-dedans car je ne veux pas donner d’armes et arguments à ceux qui sont contre la représentation des diversités. Tout le monde sait que je suis pour, mais je n’ai pas le droit de le dire ici au CSA. Alors, non, pas de quotas ! Juste l’égalité.

Quand on parle de diversité, on pense souvent à la diversité ethnique. Pourquoi ne pas élargir à la diversité sociale, rurale, aux personnes handicapées, etc.?

Je voudrais clarifier un point, car on nous enquiquine parfois avec ce mot; “communautariste”. Quand je retrouve des Réunionnais, on parle créole, on danse le séga, on mange des accras de morue… Comme les Basques et les Bretons, ce qui ne les empêche pas d’être de bons républicains ! Mes références, c’est la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, Jeanne d’Arc [elle montre le tableau de Jeanne d’Arc au dessus de son fauteuil]! Alors, oui, je suis 100% communautariste, et 100% française.

Concernant les agriculteurs, c’est un monde que je connais plutôt bien. Mon grand-père était un tout petit agriculteur, avec une charrette et une vache. En France, il y a 8 ou 10 millions de pauvres qui ne sont pas représentés comme ils devraient l’être. Je me mets à leur place car j’ai connu la pauvreté, jusqu’à manquer de nourriture. Et je ne vois pas aujourd’hui d’œuvre comme celle de Zola avec Germinal, dans laquelle les pauvres étaient célébrés comme des êtres porteurs d’universel.

Par rapport aux jeunes handicapés, nous avons mis en place une charte en coordination avec le ministère chargé de la lutte contre les exclusions et des écoles, notamment de journalisme. L’an passé, France Medias Monde a proposé des stages, mais il n’y a pas eu de candidats, car 80% des jeunes handicapés n’ont pas le bac. Nous allons donc recommencer ce travail dans les collèges. C’est un vrai problème de justice.

Vous dites avoir réussi grâce à l’école. Est-elle encore un levier d’insertion sociale aujourd’hui ?

Pas comme dans ma génération. L’école a été la bouée de sauvetage absolue pour les gens comme moi, venant de l’île de la Réunion, qui n’avaient pas accès à la culture. Chez moi, il n’y avait pas de livre, pas de musique, et c’est à l’école qu’on nous a dit : vous êtes français, on va vous apprendre la langue, vous irez un jour en France métropolitaine, vous aurez un avenir. Les enseignants ont été tellement persuasifs… nous les avons crus.

Mémona Hintermann-Afféjee devant une photo de sa famille.

Ma famille était très pauvre avec onze enfants, dont quatre littéralement morts de faim, ma mère ne parlant pas le français, mon père indien, moi-même ne parlant que le créole jusqu’à 18 ans. Alors, oser imaginer qu’un jour j’allais parler aux gens en français [elle a notamment présenté le journal télévisé national de France 3 et Soir3]… Là, je parle en français avec vous, mais je pense en créole.

Qui seront les leaders de demain ?

Ils sont déjà là. Regardez dans les entreprises, comme Axa, EDF, dans les hôpitaux, dans la rue…

Que peuvent-ils apporter à la France ?

Ils peuvent apporter à la France tout ce que nous, originaires de la Réunion, lui avons apporté. Français depuis 1642, avant la Savoie et le comté de Nice, nous n’avons pas pu aller à l’école, nous les enfants d’Indiens, des noirs, des Tamouls, tous ceux-là qui n’avaient pas le droit à la parole il y a moins de deux générations.

Aujourd’hui nous avons une secrétaire d’état, Ericka Bareigts, une Réunionnaise, noire, descendante d’esclaves en partie. C’est l’école qui a fait la différence.

Comment faire en sorte que tous ces talents naissent ?

Désolée si ce n’est pas glamour, mais le B.A-BA, c’est la formation. Là ou ça coince en France, c’est lorsqu’on constate que plus de 80% de ces jeunes noirs, arabes, Réunionnais, Turcs, tous ces jeunes, pour la plupart, savent qu’ils sont français, se sentent français, mais pensent que les autres ne les voient pas comme des Français. Comment leur proposer des formations s’ils voient que c’est le chômage qui les attend à la sortie, tout comme il a attendu leur grand frère, cousin, parents,  etc. et qu’il n’y a pas d’horizon concret ?

Ça leur coupe à la fois le désir d’embrasser une profession qui leur paraît être réservée à d’autres et l’espoir d’être considéré comme un membre à part entière, avec des racines différentes. Si on arrive à apaiser notre société, tout ira un peu mieux, à ce moment-là les talents endormis vont concourir à créer un pays qui aura besoin de consommer, de s’exporter. Ce n’est pas un rêve, c’est l’expérience qui me fait dire cela.

Quel message d’encouragement pourriez-vous leur faire passer ?

Il faut leur dire “allez-y”. Vous n’avez rien à perdre. Aujourd’hui vous ne mourrez plus de faim. Moi, j’ai passé mon bac à la bougie. Vous avez l’électricité. Ce qui est plus difficile, c’est que vous n’avez pas l’espoir immense, ce carburant indispensable qu’on a eu. Mettez-vous en tête que ce sera dur, que ce sera compliqué. Mais battez-vous, ça vaut la peine, battez-vous pour vos parents qui ont cru que ce serait possible, qui ont lâché l’affaire, et reprenez les choses en main.

Quand j’étais à Orléans, à l’âge 26 ans, j’avais reçu une lettre sur papier quadrillé, m’accusant d’être venue prendre le travail des autres, me reprochant mon nom, mon accent. Je me suis dit que c’était écrit par un con, et je suis passée à autre chose. Je m’en foutais, j’avais confiance en moi, j’avais envie d’avancer. Ne vous laissez jamais atteindre par le poison violent du racisme.

Vous savez, quand je suis arrivée en France, on m’a conseillé de changer mon nom. Au contraire, j’ai accolé mon nom de jeune fille “Afféjee”, à mon nom “Hintermann”. C’est mon identité.

Vous dites que la France doit assumer son identité créole…

C’est un pays créole, bien sûr. L’être humain est raciste, n’aime pas la différence, pas automatiquement. Mais la France n’est pas un pays raciste, ne croyez pas cela non plus !

Surtout dites à ces jeunes d’avancer, sinon on connaîtra le sort de ces gens qui ont vécu pendant des siècles dans les Balkans [elle a couvert l’explosion des Balkans en tant que grand reporter]. Quand Milosevic les a montés les uns contre les autres, ça a été comme si on avait allumé un feu de brousse. Ça a détruit un peuple.

Le Maire de New York, lui, n’a pas hésité à dire des 900 membres de la police new-yorkaise musulmans “we are proud of them”. Et ça ne nuit pas aux Américains !

Pourquoi un tel discours n’est pas formulé chez nous, pour dire que la France est un pays créole ?

J’aimerais que le chef de l’Etat dise ça. Des gens comme Fillon disent qu’il faut lever le tabou des statistiques ethniques. Souvenez-vous du combat des noirs américains. Ils ont vécu la ségrégation jusqu’au début des années 60. Mais ils avaient un leitmotiv : personne ne peut te faire sentir inférieur si tu ne marches pas dans son jeu. Sois fier de toi, avance, c’est ça le message.

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ITW et photos réalisées par Elodie Vialle pour Passeport Avenir

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